vendredi 6 février 2009



Mardi 3 février

Les images que l’on connaît de Rio, ce dont on a entendu parler, ce qui fait rêver ceux qui n’y sont jamais allé, ce sont les clichés de la “zone sud”, le Corcovado et le Pain de Sucre, les plages de Copacabana, d’Ipanema et de Leblon. Très bien. Mais à Rio ce que j’aime surtout c’est le Centre, le vieux Centre recru d’Histoire et d’histoires. J’aime déambuler dans le Centre. Et le carioca ( l’habitant de Rio) a porté très loin et très haut l’art de la déambulation, la science suprême de ne rien faire et de s’en satisfaire sans la moindre culpabilité.

Par cet après-midi caniculaire prendre la Rua da Carioca, faire une halte au Bar do Luiz qui existe depuis 1887 et où des garçons professionnels et attentifs servent à une clientèle d’habitués un demi de bière fraîche à nul autre pareil. Puis continuer dans cette même rue, passer devant un vieux cinéma à l’architecture néo-classique, avec un magnifique escalier aux rampes de fer forgé et qui ne diffuse que de pauvres films porno en continu avec un peu de strip-tease à l’entracte, poursuivre jusqu’à la Place Tiradentes, tourner à droite, faire encore quelques pas et pénétrer dans la fraîcheur et l’ombre du Cabinet Royal de Lecture Portugais-ça ne s’invente pas, sorte de mosquée-bibliothèque, temple de l’étude et du savoir où les bouquins s’alignent sous la haute coupole d’où tombe une lueur de vitrail à travers le grand lustre rococo et sur les boiseries tarabiscotées des montants des étagères, dans le silence des siècles et des écrits assoupis. Sur une table de lecteur au revêtement de cuir poncé par des années de consultation des précieux volumes, une jeune fille s’est endormie et rêve au jeune poète qui viendra la réveiller d’un baiser. Ce qui est assez curieux mais bien caractéristique de Rio, c’est que cette cathédrale de l’érudition est située à deux pas d’un quartier interlope qui devient à la nuit une zone de prostitution plutôt bas de gamme.

Mais ressortons un instant dans la fournaise de la rue et dans un coin secret de la place, à l’entrée d’un immeuble vénérable, prenons un escalier dérobé et très étroit et débouchons d’un coup dans un haut lieu de la culture carioca, la grande salle des “Bilhares Guanabara”, déserte à cette heure-ci, à peine y-a-t-il deux vieux qui papotent entre les tables. Je me souviens de l’écrivain João Antonio qui m’avait fait découvrir l’endroit et avec qui j’étais venu faire une partie ici. Dans ses contes, il mettait en scène comme personne ce petit monde nocturne du billard, les joueurs professionnels qui opèrent dans la clandestinité, les parieurs, les “malandros”, voyous sublimes qui vivent d’expédients et qui battent la samba sur des boîtes d’allumettes. Madame Satan, homosexuel flamboyant et malandro des années 1930 a hanté ce lieu tout comme le journaliste et chroniqueur João do Rio et quelques autres. Par les fenêtres grandes ouvertes sur le balcon, rentre la lumière vive de ce calme après midi et un peu en retrait, on jouit du spectacle de la rue en sirotant un café. (On trouvera un savoureux “conte de billard” de João Antonio remarquablement traduit par Jacques Thiériot dans le joli recueil que les éditions Métailié avaient publié, il y a une dizaine d’années: “Nouvelles du Brésil”).

Quand je dis que je voyage en solo ici, ça n’est pas tout à fait exact. À Rio, par exemple, Serge vient à ma rescousse pour m’aider à mettre en forme, à “produire” mes projets musicaux entre France et Brésil. Serge, disons, occupe un poste important dans un organisme qui joue un rôle stratégique dans le commerce extérieur français. Mais il a aussi d’autres centres d’intérêt dans la vie et fait partie de ces gens dont j’ai parlé au début de ce blog et qui me prêtent main-forte. Sans eux je ne crois pas que j’y arriverai. Le travail artistique créatif et indépendant a toujours été une gageure. Mais il est devenu aujourd’hui une entreprise encore plus hasardeuse et plus aléatoire. On n’a jamais autant entendu parler de “culture” mais de quoi parle-t-on ? Parle-t-on de produits de distraction commerciaux ou évoque-t-on les traditions populaires ? Fait –on allusion aux oeuvres des “avant-gardes” auto proclamées, des “créateurs” de danse, de théâtre, d’arts plastiques qui fonctionnent en lobbies et en circuit fermé, drainant l’essentiel de l’argent public pour satisfaire leurs caprices et leur soif de pouvoir ? Certains de ceux-ci ont d’ailleurs une bonne compétence de “faiseurs” et, enrobant leurs manifestations d’un discours fumeux et prétentieux, parviennent assez bien à donner le change. En réalité nous vivons une époque de confusion extrême, une époque de mélange des genres extrêmement périlleux, une époque de bal masqué et d’usurpateurs. Une logique de commerce brutal envahit tout et prime sur tout. Une logique de rapport de forces sans merci s’installe au coeur même des processus de création et de diffusion artistiques qui s’en trouvent profondément contaminés. Dans
certains de ces “lieux de culture” érigés en forteresses inexpugnables et dans lesquels nous autres, artistes indépendants, ne pouvons pénétrer, que nous ne pouvons même approcher, l’air est irrespirable. Et je ne parle pas du scandale de la télévision publique financée (de plus en plus) par nos impôts et qui est la chasse gardée de petites coteries qui fonctionnent en parfaite opacité. Dans ces conditions il nous faut opérer dans le maquis, se faufiler dans les brèches, danser dans les marges sans cesser d’être professionnel. Dans ces conditions, dans ce processus qui s’assimile à une forme de résistance, la complicité de gens comme Serge est précieux , la solidarité d’amis fiables et lucides est indispensable.

Mais en cet après-midi de janvier en plein été austral, nous faisons une partie de billard à Rio. Le billard comme une métaphore du Jeu du Monde: frapper là où on ne nous attend pas, anticiper les ricochets, se mettre en bonne position...
On s’entraîne, en quelque sorte, pour les réunions que nous aurons dans la journée avec les responsables de la diffusion de la culture française à Rio. Ceci dit d’ailleurs sans aucune arrière pensées, ces réunions se passent bien, dans une atmosphère cordiale. Mais je ne cache pas que pour une fois, à l’occasion de cette “Année de la France”, j’aurais aimé travailler dans des conditions disons un peu plus “confortables”, un peu moins acrobatiques. Mais bon ça doit être un karma mien. Et puis je pense aussi souvent à ce qu’avait répliqué Bukowski à un jeune écrivain qui lui disait qu’il ne pouvait créer que dans le calme et les petits oiseaux. Avec la diplomatie qui le caractérisait le vieux Buk avait laissé tomber: “Peinard, on n’écrit que de la merde.”

Carburons donc dans le maquis puisque c’est notre destin. Mais il ne faut pas exagérer non plus et après cette journée où la déambulation s’est agréablement mêlée au travail, faisons une pause pour goûter à la Confeitaria Colombo.

La Confeitaria (Confiserie) Colombo c’est un immense salon de thé rococo lui aussi, fondé fin 19°, à la décoration somptueuse, boiseries et miroirs, un lieu “habité” miraculeusement préservé de la destruction, un lieu d’élégance tranquille où l’on savoure tout autant l’ambiance et le cadre que les petits-fours, les infusions et les jus de fruits que l’on y sert. L’ensemble, qui a la hauteur d’un immeuble de quatre ou cinq étages, avec des balcons successifs, baigne dans une pénombre fraîche.
C’est l’endroit idéal pour deviser en fin de journée et se laisser aller.
Les Brésiliens en général et les cariocas en particuliers ont l’art d’équilibrer les choses entre travail et détente. On travaille beaucoup à Rio, malgré les apparences, mais on sait aussi très bien, le devoir accompli, “retirer la prise”, débrancher l’ordinateur et se retrouver au bistrot ou à la Confeitaria Colombo pour parler d’autre chose que de boulot. Avec Serge, nous parlons civilisation tropicale, architecture. Depuis longtemps je pense que Rio, avec son histoire, ses traditions, sa culture, sa situation géographique, son site a une carte à jouer dans l’invention d’un mode de vie tropical où l’architecture et la ville pourraient se développer en symbiose avec la nature, où, à partir de ce que leurs habitants ont élaboré et construit, les favelas même pourraient se transformer, avec l’aide d’architectes et d’urbanistes en lieux de vie et de convivialité singuliers. (Et non pas raser les favelas pour reloger tous leurs habitants dans d’hideux HLM, dans des placards à gens, dans des “pénitenciers locatifs” comme disait Audiberti.) Bien entendu tout cela est totalement utopique et fait fi des rapports de forces socio-économiques cruels et brutaux du Brésil, de la puissance des trafiquants dans les favelas etc...Mais en même temps les crises successives que nos sociétés traversent, la nécessité urgente qu’il y a à repenser nos modes de produire, d’habiter, de nous déplacer... tout cela appelle des solutions audacieuses qui s'appuieraient sur ce que les gens modestes expérimentent déjà car les brésiliens pauvres déploient souvent des trésors d’imagination pour s’en sortir. Il y aurait beaucoup à dire et à apprendre sur tout cela. Je rêve de mécènes intelligents et cultivés à la façon de la famille Güell à Barcelone qui a financé certains des extraordinaires bâtiments et jardins de Gaudi. Je rêve de projets d’aménagements de l’espace où des poètes et des philosophes seraient appelés en consultation pour ne pas laisser seuls les technocrates calculateurs et sans flamme, les politiciens pressés de gagner les prochaînes élections et les architectes qui accompagnent passivement le mouvement ou qui délirent dans l’abstrait sans se préoccuper des gens qui fréquenteront les bâtiments et espaces ainsi réalisés. Mais tout cela ce ne sont des propos de confiserie dans le jour déclinant, dans la douce température de Rio, dans la secrète bienveillance des anges protecteurs et autres entités qui veillent et qui font peut-être la magie des instants vécus dans cette ville ensorcelante et singulière.

jeudi 5 février 2009



Dimanche 1° février.
Après le Yang, le Yin. Après la masculinité paroxystique de São Paulo, voici la féminité quelque peu exagérée de Rio. Un coup d’aile et voici, par le hublot de l’avion, les courbes splendides de la ‘cidade maravilhosa’ qui se déroulent dans le soleil. Les courbes splendides... mais aussi les amas de baraques précaires des favelas accrochées en équilibre instable aux flancs des ‘morros’, des mornes, ces collines aux pentes raides qui s’élèvent dans le ciel bleu profond, entre forêt et mer.

C’est une belle lumière d’été en plein milieu du jour et, sur son éperon rocheux, le “Cristo Redentor” semble embrasser toute la ville dans sa bénédiction, les splendeurs et les turpitudes, les victoires et les désastres, les joies, les combines, les trahisons, les fêtes et les massacres.

Rio est une ville très chère à mon coeur. C’est ici que j’avais établi mon point d’attache lors de mon premier séjour au Brésil en 1979-80, un séjour qui dura 9 mois. Rua Montenegro n°22, « edificio Garota de Ipanema », cela ne s’invente pas, en face exactement du bar où Vinicius de Moraes et Tom Jobim guettaient la fameuse fille qui marchait en balançant vers la mer. A l’époque, Vinicius était vivant et je devais d’ailleurs le rencontrer par l’entremise du guitariste Toquinho, son partenaire musical, dont j’avais fait la connaissance chez Chico Buarque. Et puis Vinicius a eu la mauvaise idée de prendre congé, j’étais alors à Salvador de Bahia, sur la plage d’Itapoã qu’il avait chanté merveilleusement. Alors on débaptisa la Rua Montenegro qui devint la Rua Vinicius de Moraes.

Je m’y suis retrouvé tout à l’heure, par surprise alors que je déambulai sur la plage d’Ipanema en compagnie de mon cigare après un déjeuner tardif à la “Casa da Feijoada”, un restaurant où j’ai mes habitudes et qui ne sert qu’un seul plat, “le” plat national dont on dit qu’il fut inventé par les esclaves et que les maîtres adoptèrent, par l’odeur alléchée. Pour faire une bonne Feijoada, il faut faire longuement mijoter dans une grande casserole de haricots noirs des bas-morceaux de porc (oreilles, pieds), des saucisses fumées, du lard, de la viande de boeuf séchée. Il faut assaisonner avec ail, laurier, une touche de piment. Et puis servir avec du riz, des feuilles de chou, brocoli coupé en fines lamelles et revenues dans l’huile, de la farine grosse de manioc, des quartiers d’oranges.... C’est une tambouille qui appelle une bonne sieste. Mais comme je n’ai pas de plumard à ma disposition, je vais marcher le long de la mer.

Je ne me lasse pas d’observer la foule du dimanche qui va sur la place publique de la plage se montrer, se dorer, jouer, chanter, grignoter, draguer, se livrer à tous genres de commerces. Marchands de bière, de brochettes, de glaces, de bijoux, de draps de plage, loueurs de fauteuils, joueurs de volley, bâtisseurs de châteaux de sable qui font payer la photo... tout ce petit monde circule et s’agglutine dans une confusion bon enfant. Ce qui, en Europe, pourrait facilement devenir vulgaire et déprimant est ici coloré, pittoresque, foisonnant, inattendu, les Brésiliens ont l’art de vivre ensemble sans s’agresser, sans se gêner. Ce qui frappe aussi c’est l’harmonie des couleurs, couleurs vives et gaies des vêtements et maillots, couleurs des peaux, corps soignés et bien proportionnés qui rentrent dans le jeu de la séduction. Jolies petites fesses bronzées qui surgissent d’un string des plus symboliques passent et repassent en se dandinant dans un roucoulement très étudié. Joggers, cyclistes de tous âges et de tous sexes défilent sur une avenue côtière interdite aux voitures pendant le week-end, vieux beaux aux cheveux teints, vieilles ‘recaoutchoutées’ à la chirurgie esthétique dans leurs efforts pathétiques pour lutter contre les progrès inévitables de l’âge. (Et il est curieux de noter que ce sont précisément ces artifices qui peuvent donner une impression de “vieillesse”). Faune vivante et diverse et qui tire aussi son énergie de ce mélange fécond et parfois dangereux de Rio.

Car sur cette plage d’Ipanema se côtoient, dans une curieuse et intéressante confrontation, les bourgeois et bourgeoises des “beaux quartiers” (Ipanema en est un ) et le peuple de la zone nord et des ‘favelas’ dont certaines sont très proches. Il y a parfois des “incidents” des ‘arastões’, par exemple, quand une grande bande de ‘pivetes’ (petits voyous), s’abat sur les plagistes et les rançonne. Mais tout cela est rare car les Brésiliens sont fondamentalement pacifiques. Peut-être un peu trop d’ailleurs, mais ceci est une autre histoire.

Vers le soir, les autobus arrivent en escadrilles, en meutes pour ramener chez eux les habitants des quartiers nord, justement. On attrape les véhicules à la volée, on s’engouffre en maillot et en tongs, une serviette autour des reins, on chante, on s’apostrophe d’un bout à l’autre du bus, à côté de moi une jeune fille voyage en s’esclaffant sur les genoux de sa copine tandis que le bus slalome à plein régime dans la circulation, elle s’étale sur moi :“On ne vous gêne pas monsieur ?”... On est loin, très loin de l’industrieuse São Paulo et de sa productivité modèles.
Photo Daniela Cruz

mercredi 4 février 2009

Année de la France au Brésil : Frédéric Pagès en avant-première à São Luiz do Maranhão




LE SPECTACLE TRANSPORTE LE PUBLIC
Dauphiné Libéré 27 octobre 2007

LETTRE -OCÉAN: UNE FORMIDABLE ET PASSIONNANTE
BALLADE JOUÉE ET CHANTÉE, AU RARE POUVOIR D'ÉVOCATION
Chorus, n°60, Été 2007

En avant-première de « L'Année de la France au Brésil », qui commence officiellement en avril, le chanteur Frédéric Pagès ouvre le bal à São Luiz ce jeudi 12 février par un concert organisé par le Secrétariat à la Culture de l'État du Maranhão à l'occasion de l'inauguration du siège de « L'Année de la France au Brésil » dans cette région dont l'histoire est très liée à la France.
Frédéric Pagès sera accompagné par trois musiciens de São Luiz. Il chantera ses propres compositions inspirées par le Brésil de son cd "Lettre Océan-carnet de voyages aux Brésils" et rendra aussi hommage à Claude Nougaro dont la vie et l'oeuvre furent également, profondément marquées par le Brésil.

mardi 3 février 2009


Samedi 31 janvier
Ce matin, sortons de la « Métropolis », de la ville pieuvre et vampire, de la matrice abusive et possessive, éloignons-nous un peu de la grande turbine, allons respirer un autre air. Il fait un joli temps ensoleillé, une température idéale avec une belle procession de nuages blancs. Prenons un bus non loin de l’endroit où je réside, direction Cotia. En une grosse demi-heure, changement complet de décor. Je me retrouve dans une petite ville de l’intérieur avec des maisons basses, une rue centrale où une foule tranquille baguenaude dans le commerce, déambule dans le shampoing (le lavage des cheveux est une activité fort importante au Brésil), dans le tennis (la marque du tennis est stratégique), dans des étalages rutilants de viande. Il y a les éternels chiens maigres qui font la sieste, les marchands de picolés (des petites glaces aux fruits), les kiosques qui vendent des bonbons, des sandwiches et dont les propriétaires affichent leurs convictions : « Dieu est fidèle », « Le Seigneur est mon pasteur et rien ne me manquera »... et qui proposent aussi des petites bricoles et autres chinoiseries électroniques, des Cds : l’un d’eux affiche d’ailleurs :« Cds évangéliques et Cds normaux »...(Ce qui n’est pas très gentil pour les Cds évangéliques), les gamins qui se faufilent en vélo -A São Paulo on voit très peu les enfants-, les vieux assis sur les bancs publics et qui discutent.

Je vais rendre visite à un couple d’amis très chers: Lelo et Irati. Lelo, j’en ai parlé dans un chapitre précédent, est selon moi l’un des musiciens les plus talentueux de sa génération. Il a notamment animé le légendaire “Grupo Um” dans les années 80. Il a participé au groupe “Pau Brasil” quand j’ai produit leur Cd “Métropolis Tropical”, on lui doit des compositions lumineuses et animées d’un puissant souffle rythmique entre jazz sophistiqué, musique contemporaine, musique éléctro-accoustique. Allez l’écouter sur www.myspace.com/lelonazario et attendez vous à être surpris et quelque peu chahutés dans vos concepts de “musique brésilienne”. Lelo a choisi récemment de s’établir en retrait du tumulte pour se consacrer à ses diverses activités: la composition, mais aussi le “mastering” (la mise en forme technique d’un enregistrement avant le pressage du Cd) dont il est un des maîtres incontestés au Brésil.

Avec sa compagne Irati, Lelo s’est donc installé dans une petite localité non loin de Cotia, dans un ensemble résidentiel fermé, (formule qui se développe beaucoup au Brésil en particulier pour des raisons de sécurité) et s’est fait construire une maison dans les arbres et les oiseaux avec un studio attenant.

Tandis qu’Irati, après avoir traduit le livre de Barack Obama qui a fait un énorme succès ici au Brésil, s’attaque à celui de (ou sur) Michelle qu’elle doit rendre avant peu, nous devisons Lelo et moi.
Presque trente ans que nous nous connaissons et que nous travaillons ensemble à intervalles irréguliers. Ensemble nous avons produit des Cds (les siens, les miens), nous avons composé (Moi le texte, lui la musique), réalisé divers projets culturels. Voici donc le professeur Nazario en son laboratoire. Rien de ce qui est informatique ne lui est étranger. Il va pêcher, loin au fin fond d’Internet, des sons précieux et inédits qu’il combine dans une alchimie subtile, avec ceux qu’il élabore ici. Mais sa démarche n’est pas seulement cérébrale et conceptuelle comme d’autres qui produisent de cette façon des oeuvres compliquées et assommantes. Le chant électrique de Lelo est toujours traversé d’un mouvement, d’un jaillissement qui embrase la matière musicale quelle qu’elle soit et la fait danser. Il se met au piano, mais un piano relié au cerveau central de l’ordinateur qui dispatche et mélange dans ses circuits mille sons troublants. Un monde de fleurs musicales odorantes et inconnues se réveille et s’épanouit, remplit la pièce, le studio qui devient soudain nef croisant aux confins de la galaxie.

Mais il se fait tard, le soleil descend sur un paysage de collines et de forêts et je veux repartir avant la nuit car ça n’est pas une bonne idée de se promener en bus dans la banlieue à la nuit tombée. J’attrappe mon autocar à la gare routière au moment où le ciel s’ouvre et c’est dans le giclement de l’averse et dans un rideau compact d’eau que je rentre dans “l’Unité Centrale”, le siège de l’Empire, la cité vorace.

lundi 2 février 2009


Vendredi 30 janvier.

Quand on perd un peu de vue certains amis et que ceux-ci deviennent, dans cet intervalle, des personnages importants, on se demande, un peu inquiets, comment on va les retrouver. Est ce que la fonction les aura changé ?
Carlos Calil, que je connais depuis une quinzaine d’années dirige la politique culturelle d’une des plus grande ville du monde. Il est "secretario de Cultura" de la ville de São Paulo. Après avoir été cinéaste, professeur d’Université et chercheur, le voilà sur le terrain avec toutes les compétences et la culture requises. Carlos Calil est aussi un spécialiste des “aventures brésiliennes” de Blaise Cendrars et c’est cela qui nous a rapproché et lié. Aura-t-il gardé son solide sens de l’humour, sa sensibilité mais aussi ce regard amusé et distancié qu’il porte sur le spectacle du monde comme il va ? Je pense à tout cela comme je patiente quelques instants dans la salle d’attente de son bureau. Mais voilà bientôt Calil, c’est lui-même qui vient me chercher, filiforme, l’oeil pétillant et le sourire en coin. Me voilà rassuré.

On discute de choses et d’autres et notamment de l’intérêt qu’il y aurait à célébrer Cendrars et son amitié profonde avec le Brésil en cette “Année de la France”. Cendrars et les modernistes paulistes des années 20 (Oswald et Mario de Andrade, Tarsila do Amaral entre autres) ont vécu une histoire d’intense complicité artistique et d’inspiration réciproque. Leurs oeuvres littéraires, plastiques, musicales (Villa Lobos) se répondent et se nourrissent les unes les autres. Les tempéraments, les méthodes, les processus créatifs se complètent, s’équilibrent, s’épanouissent dans cette relation féconde. C’est un bel exemple de métissage culturel poussé très loin, sans que personne ne perde sa voie ou renie ses origines. J’ai mis en musique certains poèmes des “Feuilles de Route”, le journal poétique que Cendrars a donné après son premier voyage ici (en 1924) et où São Paulo et ses environs tiennent une bonne place. Certains musiciens de mes amis paulistes connaissent bien cette aventure qui les a aussi nourrit. ça n’est pas par hasard si Rodolfo Stroeter a appelé son groupe “Pau Brasil” qui est le titre du recueil de poèmes qu’Oswald de Andrade écrivit, en 1925, en réponse aux “Feuilles de Route” de Cendrars et qui fut publié à Paris... par Cendrars.

Pour la petite histoire voici une belle et troublante synchronicité: “Pau Brasil” veut dire en portugais bâton ou arbre de braise parce que la chair de l’arbre ainsi nommé était rouge et fort recherchée comme bois de teinture par les portugais et les marins français au début de la colonisation portugaise. C’est cet arbre qui a donné son nom au Brésil. Tandis que Blaise Cendrars voulait dire, dans l’esprit de Frédéric Sauter (son véritable nom) qui s’est forgé ce pseudonyme: Braise et cendres. Il y avait là comme une prédestination...

Mais pour revenir à nos projets nous avons en mains tous les ingrédients nécessaires pour faire un bel hommage à Cendrars à São Paulo. Et pas seulement un hommage mais aussi une célébration et une manifestation de ce que cette histoire signifie pour aujourd’hui. Il faut maintenant réaliser et mettre en oeuvre ce qui est une autre paire de manches.

Je retrouve un peu comme un écho de ces aventures du siècle passé dans ma rencontre avec le poète-musicien Celso Borges. En réalité j’ai rencontré Celso ou plutôt son oeuvre à São Luiz do Maranhão, bien au nord, quand Josias Sobrinho qui est un des responsables de la politique culturelle de l’État du Maranhão m’avait fait passer “Música” un livre- Cd, dernière oeuvre parue de Celso. Au cours de mes pérégrinations je reçois souvent livres et Cds qui sont de qualité inégale. J’avais mis presque distraitement le Cd de Celso dans mon ordinateur et tout de suite j’avais été saisi: la qualité des textes, l’interaction avec la musique tout emportait ma conviction en même temps que je découvrais un “frère de son” comme on dit ici dont je sentais la démarche et l’inspiration très proches des miennes: considérer le texte comme une partition rythmique et mélodique, en faire surgir la musicalité sous-jacente. Celso est “maranhense” (originaire du Maranhão) mais vit à São Paulo. C’est donc seulement ces jours-ci que j’ai pu le rencontrer. Et nous avons immédiatement vérifié notre complicité. C’est toujours émouvant de découvrir ainsi des gens qui se sont aventurés dans les même contrées ( peu fréquentées) et qui en ont retiré des enseignements et des émotions proches, qui ont des démarches et des aspirations voisines, chacun dans son chant particulier. Je pense aussi à l’ami Philippe Colombo avec qui j’ai pareil sentiment, chanteur et viticulteur qui compose et chante comme on fait du bon vin à moins que ça ne soit l’inverse : http://www.myspace.com/philippecolombo

Je rêverai d’une manière d’établir des connexions entre ces chercheurs de l’esprit
(comme disait Nougaro) qui font partie sans le savoir d’une espèce de famille spirituelle point encore identifiée.
En attendant nous causons avec Celso dans la douceur de la nuit pauliste, évocant les poètes de la Beat Generation et quelques autres amis communs, célébrant le verbe-musique qui dit peut-être, secrètement, quelque chose de la méthode et des intentions de Dieu.

vendredi 30 janvier 2009


Jeudi 29 janvier 2009, São Paulo.
Fin de journée à São Paulo. Il a cessé de pleuvoir. Reste un fond de chaleur moite qui n’est pas désagréable, surtout avec cette petite brise. Un soleil timide se fraie un chemin dans un grand toit de nuages. Je suis fourbu après une heure et demie dans un bus bondé à faire du surplace. A certaines heures la circulation s’arrête à São Paulo. On ne peut plus avancer, plus reculer . Un jour peut-être la ville s’arrêtera complètement, paralysée. Il n’y a plus que les « motoboys » qui se faufilent entre les bagnoles et les bus. Avec de grands risques : tout à l’heure nous en avons croisé un, étendu sur la chaussée, saignant en attendant l’arrivée des secours...
Dans le bus j’étais lourdement chargé. A un moment j’ai senti que l’on tripotait mon sac c’était une dame assise qui me proposait très gentîment de me soulager de ma charge un moment et de prendre mon sac sur ses genoux. C’est une coutume brésilienne qui existe même à São Paulo.

Deux jours passés en coups de fil, en réunions. Je jette mes filets. C’est très « pauliste » on cherche à rentrer dans la danse, à s’insinuer dans la ronde. Avec ceci que les brésiliens aiment bien les nouveaux venus, les étrangers. Je suis généralement bien reçu. En réalité les brésiliens ( et les brésiliennes) aiment les relations humaines, aiment séduire et être séduits, aiment le jeu de la relation et l’échange d’énergie qu’elle suppose. La convivialité est le grand art du Brésil qui est aussi, par ailleurs, un pays de rapports de forces cruels.

Vers le soir, je rencontre des amis. Ainsi avant-hier je retrouve Max, réalisateur de documentaires qui a sa propre maison de production. Il me donne rendez-vous dans un petit bar de la Vila Madalena, le quartier « bohême » de São Paulo où les bistrots s’alignent l’un à côté de l’autre. En cette heure, 18h30, tous ces établissements sont déjà plein d’une faune animée, exubérante. Max réalise, pour l’UNICEF, un documentaire sur l’évaluation du système d’enseignement (primaire et secondaire) brésilien. Après avoir fait la même chose dans l’état de São Paulo. Max est un passionné et il sait que le sujet me passionne aussi. Il se lance dans de grandes explications sur la nécessaire révolution pédagogique que nous devons (tous) entreprendre . Très vite la conversation savoureuse rebondit et passe d’un sujet à l’autre. On se retrouve à refaire le monde au bistrot et le chantier est d’ailleurs bien avancé quand il faut malheureusement nous séparer car Max doit aller récupérer ses enfants.
Dans un monde de spécialiste froids nous sommes, Max, moi et quelques autres, les multidisciplinaires gourmands. Nous voulons tout savoir sur beaucoup de choses, embrasser la littérature, la musique, le cinéma, l’histoire, la philosophie, la médecine, l’écologie, la gastronomie...Un peu comme le Gargantua de Rabelais qui avait un inépuisable appétit de « gai savoir ». A tel point d’ailleurs que Max et quelques professionels de haut niveau de São Paulo de différents secteurs ont créé un groupe d’étude, le LINC ou « Laboratoire d’Intelligence Collective », l’expression est forte et renvoie, d’une certaine façon à ce génie du « vivre ensemble » qu’ont les brésiliens. Leur site, passionnant mais en portugais : www.linc.org.br.

Après cette conversation phénoménale j’ai besoin de nourriture consistante. Je tombe, dans le quartier ou je réside, sur un restaurant de plats typiques du Nordeste du Brésil. Comme je l’indiquais dans un précédent chapitre il y a beaucoup de nordestins à São Paulo. Alors ils « tuent un peu la saudade » du pays en se retrouvant dans ces petits estaminets où, généralement, on mange admirablement.
« O cantinho de Martinho » ( le petit coin de Martin) est formé de deux salles contigües. Au plafond pendent des chapeaux de paille et de cuir, des bouteilles de cachaça et de piment, des étriers, des paniers en osier, des grappes d’ail, des cornes de vaches, des lance-pierres...l’intérieur est assez obscur et rempli d’odeurs délicieuses de ragoûts mijotants. Au mur des étagères avec quantité de cachaças aux noms pittoresques : « Duvido » (Je doute), « Amansa Sogra » (Calme belle-mère), « Gostosa », « Boazinha », « Insinuante », « Nabunda », « Atrás do saco », « Chupa cabra » et enfin : « Chora no pau Claudionor ». Non, je ne vous traduirai pas ces noms. Il faudra que vous trouviez dans votre entourage un brésilien ou une brésilienne pour vous éclairer.

Bref, je commande séance tenante un chevreau avec riz et feijão de corda ( un haricot sec préparé à l’oignon et au lard) arrosé d’un piment très parfumé et je me régale. Tandis qu’à côté une joyeuse assistance boit, chante, danse et s’esclaffe. Nous sommes mercredi soir à São Paulo sur la planète terre et je ne crois pas que demain soit un jour férié pourtant la fête bat son plein.

mercredi 28 janvier 2009



Mercredi 28 janvier 2009, São Paulo.

Je l’avoue : j’aime São Paulo. Peut-être pas au point d’y vivre, quoique... Mais j’aime cette grande énergie qui vous cueille dés la sortie de l’avion, dés les allées de l’aéroport, cette sensation de turbine à plein régime, d’orchestre qui joue juste et bien placé, de travail en fanfare, d’envie d’entreprendre, d’appétit de faire...et cela sans crispation inutile, en gardant tout de même un peu de cette décontraction brésilienne qui est tout un art de vivre, toute une façon de prendre la vague, une manière d’affronter l’adversité comme un adepte de la capoeira, en souplesse, en concentration, en précision.

J’aime la compétence de SãoPaulo, ce désir qu’ont les gens d’avancer dans leurs projets et de prendre les moyens pour ce faire. J’aime travailler à São Paulo et c’est sans doute ce que l’on y fait de mieux. A chaque fois que j’ai joué et enregistré ici j’ai pu mesurer l’efficacité et le talent de São Paulo.

Bien sûr ça manque un peu de verdure, de silence et de sérénité. Mais on vient ici généralement pour réaliser, pour construire et concrétiser rarement pour se promener et s’abîmer dans la contemplation. São Paulo est une ville d’immigration : la plupart des gens qui y vivent viennent d’ailleurs, d’autres régions du Brésil, notamment du Nord et du Nordeste pauvres, et ils ont ensemble un pacte tacite : on est venu ici pour en découdre avec la vie, pour tenter quelque chose à tout prix, pour carburer à toute vapeur alors « on y va » sans arrières pensées.


Il y a quelques années de cela, j’avais produit un Cd du groupe Pau Brasil, un des plus formidables orchestres de musique instrumentale du Brésil qui pratique une espèce de jazz tropical très élaboré, pimenté et goûteux dans la veine des Hermeto Pascoal et des Gismonti (Avec lesquels ces musiciens ont joué) mais avec une créativité qui leur est propre . Ce Cd que je considère , toute modestie mise à part, comme un de leurs chefsd’oeuvres, s’intitule « Metropolis Tropical » et est une sorte d’hymne à São Paulo, à la démesure, à la noirceur et à la lumière de cette ville monstrueuse, (mais les monstres ont certains charmes), au souffle de cette cit é insomniaque et prométhéenne.

J’ai essayé d’exprimer aussi cela dans le texte « Planeta São Paulo » qui a été mis en son par un des musiciens et compositeurs emblématiques de São Paulo, le génial Lelo Nazario, alchimiste de sons synthétiques inouïs. (C’est à dire, étymologiquement, point encore entendus). Dans cet enregistrement, qui fait partie de mon Cd « Lettre-Océan », on peut entendre notamment Rodolfo Stroeter (le leader de Pau Brasil) à la contrebasse et la chanteuse Mônica Salmaso qui dit le texte en écho, en portugais.

Mais pour l’instant (20h30 de ce mardi 27 janvier) il pleut sur São Paulo, une pluie torrentielle à la mesure de la démesure de la ville, les abords de l’aéroport sont inondés, des piscines d’eau noirâtre se forment aux carrefours, taxis et bus foncent dans la tourmente.
Et c’est ainsi que je parviens chez Rosa, une amie « nissei » c’est à dire descendante de japonais (São Paulo est la ville japonaise la plus importante hors du Japon) qui occupe intelligemment sa retraite en soutenant et en participant à des projets culturels qui tournent notamment autour de l’oeuvre de l’ écrivain João Guimarães Rosa et c’est d’ailleurs cette passion commune qui nous a fait nous connaître.
Par la fenêtre j’entrevois la ville noyée sous l’averse et c’est berçé par le chant de la pluie que je sombre dans un agréable sommeil mérité.