samedi 14 novembre 2009

Diadema, jeudi 12 novembre 2009




A balança pesa o peixe
A balança pesa o homem
A balança pesa a fome
A balança vende o homem

(La balance pèse le poisson
La balance pèse l’homme
La balance pèse la faim
La balance vend l’homme)

Dans la chaleur de cet après-midi d’été, les MCs (Maîtres de Cérémonie dans le langage Hip-Hop) de la « Casa do Hip Hop » de Diadema près de São Paulo scandent le poème, le rythment à leur façon, le démontent et le remontent, mélangent mots et syllabes, le font sonner de mille manières. Les « Beat boxers » y rajoutent des percussions vocales. De temps en temps un chœur se forme qui accompagne et encourage le soliste…
Après un bref temps d’observation et de présentations, les vocalistes de la « Casa do Hip-Hop » venu en nombre (entre 30 et 40 personnes) participer à notre atelier se sont complètement investis dans les exercices et jeux musicaux que nous avons proposé, Xavier Desandre-Navarre et moi-même et ils se sont complètement approprié « Ver-O-Peso » le poème de Max Martins, grand poète d’Amazonie disparu au début de cette année, que j’avais apporté comme premier prétexte d’une rencontre entre leur démarche et la nôtre. Le poème parle de la dure vie des pêcheurs qui apportent leur poisson au marché « Ver-O-Peso » (Littéralement : « Voir le poids ») de Belém : est-ce l’homme qui mange le poisson ou la faim qui dévore l’homme ? Le poème joue de cette allitération entre homem (homme) et fome (faim) avec au milieu, en arbitre froid de cette tragédie, la balance qui pèse le poisson, l’homme, la faim… la mort.

J’avais envie depuis longtemps déjà de proposer à des rappeurs compétents et créatifs comme ceux de Diadema de réaliser un travail sur des poèmes considérés comme plus ou moins « classiques ». Et ils ont complètement joué le jeu, ils ont accepté de sortir de leurs repères habituels pour livrer une lecture singulière et inhabituelle de ce texte.
On sent aussi qu’ils se connaissent bien et qu’ils ont l’habitude de jouer et d’improviser ensemble, ce qui facilite grandement les choses.

Cette « Casa do Hip-Hop » est un projet de la municipalité de Diadema qui a commencé il y a une bonne dizaine d’années. Diadema est une banlieue pauvre et problématique de São Paulo qui était, il n’y a pas encore si longtemps, largement constituée de favelas. Les équipes municipales du PT, le Parti des Travailleurs de Lula, qui se sont succédées ici depuis plus de 20 ans ont transformé peu à peu le visage de cette ville de 500.000 habitants en créant des « noyaux d’habitations populaires » avec petits immeubles et maisons en dur, tout cela au prix d’un effort considérable, notamment dans le domaine culturel.

Il y a un grand réseau de bibliothèques publiques et de centres culturels dont cette « Casa do Hip-Hop ». La « Casa » est constituée d’un préau avec une scène et un espace assez vaste pour la danse. Puis on débouche sur un patio magnifiquement décoré avec des fresques de différents styles mais toutes d’une très grande qualité graphique. Certains des jeunes qui fréquentent cette « Casa » sont là depuis les débuts et tentent de développer leur art, d’enregistrer, de se produire dans cette ville-monde qu’est l’agglomération de São Paulo, gigantesque chaos urbain aux limites indéfinies.

Cette « Casa » est un beau projet culturel bien adapté à la « réalité » (comme on dit ici) de ces jeunes. Mais sa mise en place, comme on peut l’imaginer n’a pas été aisée. D’autant que la municipalité a joué le jeu d’une certaine participation démocratique de ces rappeurs à la construction du projet. Ceci dit , le résultat est là : on ne peut qu’être frappé par la qualité, par la musicalité de ces musiciens des mots et des rythmes aux personnalités bien affirmées. D’ailleurs la chaîne de télévision « Globo » ne s’y est pas trompée qui a filmé toutes nos activités durant l’après-midi. Car c’est la « journée mondiale du Hip-Hop ». Nous sommes passés en direct au début de l’après midi et en différé, avec un autre reportage, dans le journal de la nuit.

17h30…l’atelier se termine et les break dancers s’y mettent. Après avoir été mis en voix et en musique le texte est maintenant dansé, passé au feu de la grande énergie de São Paulo, la « Métropolis Tropicale » qui pulse, qui dévore toutes les cultures, qui recycle tout pour créer les poèmes inouïs (c’est à dire jamais encore entendus) de demain matin.

vendredi 13 novembre 2009

Frédéric Pagès au salon du livre de Belém


Et je reprends le fil de ce blog que j’avais interrompu il y a neuf mois…..

Mercredi 11 novembre 2009

Moiteur sur Belém. Il paraît que c’est l’hiver. Bientôt ça sera la saison des pluies. Mais pour l’instant c’est l’étuve avec un temps un peu voilé et des nuages qui traînent. Le choc est toujours d’une violence inouïe quand, en quelques heures d’une nuit mal dormie on bascule d’un hémisphère dans l’autre, d’une planète dans l’autre, davantage encore à Belém qui est un autre Brésil sous les apparences du Brésil, où le temps ne s’écoule pas de la même façon, où les mots n’ont pas tout à fait le même sens et où, plus encore qu’ailleurs, il faut se débrouiller avec cette énergie puissante qui déborde dans tous les sens, avec cette cohue des désirs et des angoisses qui caractérise le monde en général et le Brésil en particulier, avec cet « in-formalisme », cette manière d’improvisation permanente qui donne au quotidien des airs de concert de Free-Jazz.

Après de multiples péripéties qu’il serait un peu laborieux de rapporter ici mais avec lesquelles on pourrait écrire un gros livre nous avons, Xavier Desandre-Navarre et moi-même, donné notre concert « Ave Césaire » hier soir au Salon du Livre de Belém. Comment ce petit miracle a-t-il pu se produire ? Les esprits et les anges gardiens ont dû beaucoup travailler pour nous guider dans le dédale des démarches, des ordres et contre-ordres, des obstacles de toutes sortes qui se sont dressés…. Car il a fallu ramer avec force contre le courant de toutes les inerties, de tous les vents contraires, de toutes les tracasseries.

Et puis soudain, à l’heure dite ou à peu près, vers 18h30, le tumulte s’apaise, les techniciens brésiliens du son et de la lumière s’activent avec compétence, nous nous installons dans le petit théâtre mis à notre disposition, tout se met en place rapidement avec quelque chose, oui , qui tient de la grâce et du miracle.

Dés les premières notes, on sent que l’énergie est là, le son est puissant et précis et même la diffusion à tue-tête d’un opéra dans une salle voisine ne parviendra pas à nous déstabiliser. Nous livrons ici le fruit des mois de travail, un voyage de mots-musiques et de mots- médecine guidé par le verbe d’Aimé Césaire qui parlait, lui, de « mot-macumba », mots de pouvoirs (au bon sens du terme) et mots de guérison, car le propos de la poésie de mots et de musique est de masser, de guérir , de révéler peut-être… ça n’est pas nous qui faisons de la musique, c’est la musique qui nous fait, ce sont les mots qui nous emmènent , nous ne faisons qu’accompagner le mieux possible une forme, un mouvement, une danse…

Mots de Césaire, donc mais aussi prose de Guimarães Rosa et de Raul Bopp que nous travaillons depuis des années Xavier et moi, mots de Max Martins, un grand poète de Belém qui est mort au début de l’année et que j’avais eu le privilège de rencontrer il y a quelques années, mots aussi de Dalcidio Jurandir, un immense écrivain d’ici encore très méconnu, disparu à la fin des années 1970 et dont on célèbre le centenaire. Son fils, José Roberto, nous fait l’amitié de venir assister à notre concert. La grande nouveauté pour moi, pour nous, c’est que ce « concert littéraire» est entièrement bi-lingue. Nous avons voulu cette fois-ci, mêler et tresser intimement non seulement les mots et les rythmes, le son et le sens mais aussi le français et le portugais. Les langues s’interpénètrent, soit en traduction , soit en écho. Certains textes sont donnés soit en portugais ou soit en français, pour d’autres on livre en parallèle les deux versions. C’est assez sportif mais très riche, lorsque, par exemple nous entremêlons intimement deux poèmes, l’un d’Aimé Césaire et l’autre d’un poète paraense (du Pará) de la négritude un peu antérieur, Bruno de Menezes, deux poèmes qui ont le même titre : « Batouque » et qui sont, chacun à leur manière de véritables partitions verbales de rythme et de danse. Je ne sais si, dans la vie réelle, ces deux poètes ont eu l’occasion de se rencontrer et de communiquer car cette coïncidence est troublante mais je sais que ce soir Aimé Césaire et Bruno de Menezes dialoguent en direct sur cette scène du Salon du Livre de Belém :
Aimé Césaire :
« Batouque des mains
Batouque des seins
Batouque des sept pêchés décapités
Batouque de défis de guêpiers carminés
Dans la maraude du feu et du ciel en fumée… »
Bruno de Menezes :
« Rufa o batuque na cadência alucinante
do jongo do samba na onda que banza.
Desnalgamentos bamboleios sapateios, cirandeios,
Cabindas cantando lundús das cubatas. »

Bruno Stefani, le directeur de l’Allliance Française de Belém qui nous a constamment soutenu dans cette aventure, vibre à notre manière de faire sonner ces textes. On sent chez lui une grande connivence avec le Brésil de Belém, une grande compréhension amicale de ce pays. D’ailleurs le stand de l’Alliance Française au Salon du Livre de Belém ne désemplit pas.

Plus tard, avec Gunter Pressler, professeur à l’Université Fédérale du Pará qui nous a aussi donné un sérieux coup de main et avec José Roberto, le fils de Dalcidio Judandir, accompagné de son épouse, on se lèche les doigts au cours d’un dîner tardif au bord d’un des affluents du fleuve Amazone, en découvrant les saveurs inouïes d’un plat de crevettes au risotto de pupunha (un délicieux petit fruit local) et d’asperges, et d’un Tucunaré (poisson du fleuve) grillé accompagné d’un couscous à la mangue, tout en sirotant des bières brassées ici même, parfumées aux arômes de fruits d’Amazonie.

vendredi 27 mars 2009


Dimanche 15 février

«Je hais les dimanches... « souvent, en France, quand survient le dimanche, je pense à cette chanson de Charles Aznavour qu’interprétait Juliette Gréco, je crois bien. Et c’est vrai qu’en France le dimanche est souvent un jour mort, socialement parlant. Les boutiques ferment et comme c’est le commerce et l’activité économique qui “tient” tout, qui fait exister la société, reste une sorte de vide assez angoissant. Le débat actuel sur l’ouverture des magasins le dimanche est significatif de ce point de vue. Je n’ai jamais eu cette sensation au Brésil, au contraire. Peut-être parce que la culture populaire est vivante, le dimanche au Brésil est un jour de fête, une espace de rencontres, d’activités sociales que la créativité ambiante aura vite fait d’occuper. J’ai parlé du dimanche à Belém et de ce grand forum, de cette agora qu’est la Praça da Republica. À São Luis aussi j’ai cette impression d’un jour spécial de convivialité. Bref, au Brésil, on ne s’ennuie pas le dimanche.

Après un réveil paresseux, je savoure quelques moments de calme. Tout est tranquille dans le “Condominio”. Il fait une belle chaleur un peu moite. On dirait que l’air chaud amortit les sons. Le ciel est couvert. Il y a toujours quelque pluie dans les parages, une averse qui rode. Je travaille un peu à ce blog, puis Danielle vient me chercher pour aller à la plage. Danielle est prof, ou plutôt elle est “supervisora” c’est-à-dire comme le nom de sa fonction l’indique, qu’elle supervise le travail d’une équipe de profs dans une école privée, passionnée par son travail, par la pédagogie qui est un des grands chantiers du Brésil. On entend souvent, en particulier dans la bouche des hommes politiques ou dans les programmes des partis: “Il faut investir dans l’éducation”, “l’éducation doit être prioritaire”, “L’éducation est la clé de tout”, certes, mais quelle éducation ? Celle qui abrutit, qui humilie, qui dégoûte à tout jamais d’apprendre et qui se résume à l’apprentissage laborieux de quelques codes ou celle au contraire qui éveille au plaisir de découvrir, à la créativité, à la construction de soi et qui ouvre sur un processus d’apprentissage illimité? Ces deux démarches sont parfaitement antagoniques. Le grand éducateur brésilien Paulo Freire ne disait pas autre chose il y a 50 ans. Danielle en est persuadée et elle me raconte l’histoire de cet élève qui avait produit une rédaction tout à fait remarquable mais qui n’avait obtenu que 7 (sur 10) parce qu’il y avait quelques fautes d’orthographe. Scandalisé, il était remonté jusqu’à la directrice de l’établissement: “J’ai mis toute mon âme dans ce travail et vous me donnez 7” Et il contestait le principe même de la notation. Ce qui choquait aussi Danielle c’est que l’institution n’avait pas su comprendre et valoriser la passion avec laquelle cet élève s’était jeté dans ce travail.

Mais revenons au dimanche. On parvient rapidement à une petite maison de plage où réside en ce moment Rodrigo, un cousin de Danielle, je pique une tête dans la mer, on commande un plat de chair de crabe et du poisson frit au petit restau voisin, on débouche un vin frais d’Argentine... La gastronomie locale est pleine de spécialités délicieuses. Un soir, j’ai savouré un succulent poisson au four (le Pargo) accompagné d’un riz au citron. Il y a aussi l’arroz de cuxa, un riz mélangé de verdures et de fruits de mer. On arrose tout ça d’un piment très parfumé qui n’emporte pas la gueule mais qui rajoute une étincelle à ces délices.

Une petite sieste puis on papote autour d’un café avant de rendre visite à Raposa, un village de pêcheurs voisins. On fait quelques pas dans le “mangue”, la forêt semi inondée où vivent les crabes et quantité de crustacés, milieu indispensable au renouvellement de la biodiversité locale, écosystèmes précieux toujours menacés par la cupidité de quelques-uns et par la stupidité des autres qui coupent ces arbres pour construire des marinas pour riches ou tout simplement pour exploiter le bois... On rencontre un pêcheur, ami de Rodrigo, qui va essayer de prendre quelques crevettes “pour le plaisir”. De jolies barques colorées reposent sur le sable d’un chenal à marée basse. Plus tard on déambule dans le village qui possède une belle tradition d’artisanat au crochet: robes, chemises, nappes, dessus-de-lit, dessous-de-plat. On s’attarde dans une échoppe remplie de trésor. Il y a de très jolies pièces, vivement colorées. Il s’agit d’un travail minutieux et qui demande une infinie patience. Une dame nous en fait la démonstration. Ses mains agiles croisent à toute allure des bobines de fil pour faire les petits noeuds qui constituent la trame de ces pièces. Elle est en train de confectionner une sorte de diadème, un bandeau qu’elle doit livrer demain pour un mariage. “J’en ai jusqu’à une heure du matin “ nous dit-elle dans un large sourire “Je vais finir en regardant la télé.”

Vers le soir José Augusto m’emmène pour un dernier dîner avant mon départ dans une pizzeria du bord de mer. Il y a d’excellents restaurants italiens au Brésil. Celui est là est vaste et semble tourner à plein régime en ce dimanche soir. À l’entrée, on est accueilli par une maîtresse d’hôtel équipée d’une oreillette, un ballet de serveurs se déploie entre les tables. On rafle de justesse les deux dernières places. José Augusto me raconte que cet établissement a été créé par un prêtre italien qui était prof à la fac de São Luis mais qui a quitté le clergé après être tombé dans les bras d’une maranhense. D’ailleurs il est là, au milieu de son personnel, en train de veiller à la bonne marche des choses. C’est vrai qu’il y a un je-ne-sais-quoi d’ecclésiastique dans son style. A cet instant passe une escouade de belles filles à la démarche décidée. Clin d’oeil de José Augusto: “Évidemment, dans ces conditions, les voeux de chasteté ont été un peu difficile à tenir…”

Quatre heures trente du matin. Je vais attraper mon avion pour Belo Horizonte. Le taxi fonce dans São Luis désert. Je rentre dans la dernière phase de mon séjour au Brésil. Dans trois jours, je reprends mon avion pour Paris. Je quitte à regret cette ville que je connais encore mal où j’ai encore beaucoup de choses à découvrir et où j’ai été si bien reçu. Toutefois en discutant avec le chauffeur du taxi, un autre aspect des choses se révèle: il m’apprend en effet qu’il travaille depuis 7h du matin de la veille. En d’autres termes cela fait presque 22 heures qu’il conduit son taxi sans discontinuer…”Pas moyen de faire autrement, me dit-il avec flegme, question d’habitude…”. Ainsi va le Brésil entre violence et caresses, entre délices et cruauté.

jeudi 26 mars 2009

Samedi 14 février

São Luis. Le charme un tantinet désuet et décalé de la vieille ville. Au centre il y a ce bistrot qui fait angle, bar et petit restaurant que j’avais déjà repéré dans un voyage précédent, il y a quelques mois où de vieux messieurs se réunissent pour discuter philo, littérature, histoire, politique... Élégants, pantalons blancs, chemises de lin, parfois une canne ou un panama, ils rivalisent d’érudition autour d’une bière dans la bonne chaleur et la douce lumière de la fin de l’après-midi. Au passage, je capte des bribes de la conversation, on cause de démocratie athénienne, présence française au Brésil au début de la colonisation portugaise... on aurait envie de s’immiscer dans le cercle.


À deux pas de là, il y a l’hôtel “Lord”-tout un programme - où le décor, le mobilier, la déco, les uniformes du personnel, n’ont pas dû changer depuis les années 1930. Tout a vieilli sur place, s’est patiné, mais quand on franchit la porte, on change d’époque. Dans les chambres, seuls l’air conditionné et la télé signalent que l’on n’est plus tout à fait en 1935. Pour le reste, le dépaysement est total et savoureux. On descend encore la rue puis une volée d’escaliers et l’on se retrouve dans les ruelles pavées de la ville basse, non loin de la mer. On pénètre sous un porche et l’on débouche dans un petit marché où s’emboîtent échoppes et tavernes. Là, c’est toujours l’heure de siroter un café ou une cachaça de manioc- la spécialité du cru- entre deux rendez-vous importants. La musique n’est jamais loin et il faut peu de chose pour que les instruments sortent de leurs étuis, pour qu’apparaissent les percussions, pour qu’on entonne en choeur quelque chanson du répertoire. À ce propos, j’ai réussi finalement à joindre le secrétaire à la culture et il m’a donné rendez-vous justement cet après-midi dans un bistrot situé dans une autre partie de la ville, le quartier Renascencia, il paraît que c’est son habitude, où aura lieu un petit concert.

À l’heure dite, je me pointe donc là-bas. Le quartier Renascencia a certainement moins de charme architectural que la vieille ville, ce sont des bâtiments récents, beaucoup de commerces, mais le bar est bel espace, sous les arbres, avec une scène où des musiciens s’installent, un barbecue où grillent quelques viandes, des tables dispersées au milieu desquelles je finis par retrouver Joãozinho, le ministre, cordial, amical, visiblement très heureux de me voir. En fait il sait fort bien qui je suis, un ami a préparé le terrain et l’a renseigné. Ce qui l’intéresse en particulier c’est mon rôle en mai 68 parce qu’il est convaincu de la grande importance politique de ces événements. Et déjà cette position un peu à contre- courant me plaît. Pour lui faire plaisir et sur la suggestion de cet ami qui le connaît bien je lui ai apporté un livre “Quelle Université ? Quelle Société ?” que nous, une petite équipe très impliquée dans le “mouvement”, avions publié aux éditions du Seuil en Juillet 68. Il s’agit d’une collection de documents de première main: tracts, manifestes, déclarations, appels.... non pas un énième commentaire sur les “événements de mai” mais les textes bruts, l’expression très riche et très diverse de ces journées particulières. Déjà en 68, en lisant les journaux, en écoutant la radio, en regardant la télé aux ordres de l’époque, nous avions constaté l’abîme qui existait entre la réalité que nous vivions et les faits tels qu’ils étaient rapportés par les médias. Déjà la presse se passionnait pour les voitures brûlées, les vitrines cassées, le mobilier urbain défoncé et les bagarres entre flics et manifestants. Mais très peu pour le fond des choses, l’élaboration d’une critique globale et pertinente du “système” qui échappait aussi bien à l’idéologie officielle qu’aux canons de l’orthodoxie marxiste, l’espèce de poésie en action qui avait pris possession des lieux publics, l’humour ravageur des slogans, déclarations, manifestes et propositions de toutes sortes. Cette floraison qui ne visait, à mon avis, aucune efficacité politique à court terme, était talentueuse, souvent brillante, très inspirée. Ces documents méritaient d’être réunis et c’est ce que nous avons fait au sein d’une espèce de petite agence de presse et de communication, le CRIU, créé sur le moment et appuyée et hébergée par le mouvement d’éducation populaire “Peuple et Culture” et qui avait l’aval de certains des principaux leaders de l’histoire (Sauvageot, Geismar, Cohn-Bendit et les animateurs des Comités d’Action Lycéens).

À la fin juin, quand la vague est retombée, nous avions réuni les textes qui nous paraissaient les plus forts et les plus représentatifs, nous les avions organisés en un livre avec le minimum de commentaires et nous étions allé frapper à la porte des éditions du Seuil qui avaient immédiatement accepté de publier l’ouvrage qui a été traduit par la suite en espagnol, en italien et en japonais. Et c’est ce livre même que 40 ans plus tard je me retrouve maintenant en train de dédicacer (pour la première fois) à la demande de Joãozinho, dans ce bistrot brésilien de São Luis en cette fin d’après-midi de février, dans la chaleur de l’été et les prémisses du carnaval tandis qu’un orchestre (avec trompette, trombone, saxophones, percussions, guitare...) plein de vigueur et d’animation attaque un pot-pourri de sambas.

mercredi 18 février 2009


Vendredi 13 février

Une petite heure d’avion et voici São Luis do Maranhão, Saint Louis du Maragnan, fondée, paraît-il, par deux gentilshommes français au XVIe° siècle. Peut-être est-ce pour cette raison qu’il y a comme un je-ne-sais-quoi de chic et de huppé dans la vieille ville (Je plaisante). Il n’en reste pas moins que le centre ancien de São Luis est impressionnant: vastes demeures aux salles immenses, beaux édifices recouverts de faïences, fontaines, rues pavées... le tout un peu rongé par l’humidité et la végétation mais qui garde fière allure. Autour de “l’île” qui est le site premier de la cité, la ville moderne s’étend et grignote le paysage, et, comme dans les autres grandes villes côtières du Brésil, un processus d’urbanisation assez violent fait s’aligner des buildings plutôt impersonnels sur le front de mer.

L’arrivée en avion sur São Luis est, une fois encore, spectaculaire. On survole tout un système de lagunes et de bras de mer, le delta du fleuve Paresses (au pluriel), avec, au loin, l’inouï parc des Lençoïs Maranhenses, milliers de lacs d’eau douce aux tons d’émeraude et d’aigue-marine sertis dans le sable des dunes.

Tout est affaire de styles, d’allures, de rythmes. A Belém: le “Carimbó”. A São Luis, le “Tambor de Criolo”. Dans le Pará, on sent chez les gens , (pour simplifier), une espèce de gravité méditative qui est sans doute la marque de la culture indienne. En apparence, le maranhense semble plus festif. En fait j’ai rarement rencontré un endroit où on fait autant la fête qu’ici. En dehors même des périodes de carnaval ou de fêtes juninas (du mois de juin) où l’animation est permanente, la ville retentit souvent de la rumeur des tambours, même en pleine semaine. Les traditions populaires sont très riches, les manifestations colorées et somptueuses.
En même temps le Maranhão est un des états les plus pauvres de la fédération. Comme ailleurs, mais sans doute plus qu’ailleurs au Brésil les écarts de richesses sont considérables. Entre, par exemple, ceux qui habitent des cabanes précaires sur pilotis au bord du fleuve et puis ceux qui vivent dans les résidences fermées, les “condominios fechados”, pour gens aisés, protégées par de hauts murs, des barbelés, des vigiles.
Cette situation, pour problématique qu’elle soit, ne génère cependant pas de tension palpable: les gens sont généralement affables, serviables. Mais les affrontements politiques sont sans merci. Le Maranhão est depuis longtemps, plus d’un quarantaine d’années, le fief de la famille Sarney. José Sarney est un homme politique qui a réussi à survivre à tous les régimes et à tirer son épingle du jeu dans la plupart des épisodes récents de l’histoire du Brésil. ¨Proches des militaires sous la dictature, il sera cependant Président de la République au moment de la transition démocratique puis on le retrouvera allié de Lula au moment de la première élection de celui-ci. Après une petite période de relatif effacement il vient d’effectuer un retour remarqué sur le devant de la scène en parvenant à se faire ré-élire président du Sénat. En 2006, cependant, sa mainmise sur le Maranhão est remise en cause par l’élection d’un condidat social-démocrate au gouvernement de l’état, le Dr Jackson Lago, personnalité de la gauche locale, vieil adversaire de Sarney. Le clan Sarney n’admet pas sa défaite et, essaie, depuis cette époque de faire annuler l’élection du Dr Lago en utilisant tous les recours juridiques possibles. L’affaire doit être jugée jeudi prochain à Brasilia par le “Tribunal électoral Supérieur”. Jackson, comme on l’appelle familièrement ici, risque la destitution.

C’est dans ce contexte assez tendu que j’arrive à São Luiz, hébergé par un couple d’amis proches du gouverneur mis en accusation. J’accompagne donc l’affaire de près. Pour compliquer un peu les choses, le mari du couple en question vient d’être nommé à la tête de la compagnie des eaux de l’Etat du Maranhão. A peine a-t-il pris ses fonctions que les installations qu’il a hérité de la gestion précédente, mal entretenues, commencent à tomber en panne les unes après les autres: les pompes qui alimentent São Luis en eau potable s’arrêtent , les tuyaux, dévorés par l’oxydation, éclatent... un million de personnes sont menacées d’être privées d’eau. Mon ami ne dort plus, Vingt quatre heure sur vingt quatre sur le pied de guerre, avec ses équipes qui se relaient pour remettre les installations en fonctionnement. Pendant que ses adversaires politiques s’en donnent à coeur joie qui ont pourtant une certaine responsabilité dans l’histoire car ce sont eux qui ont laissé se dégrader la situation et qui n’ont pas pris les mesures en temps utile quand ils étaient au pouvoir, durant les mandats précédents.

J’admire le calme avec lequel José Augusto affronte cette situation, le calme, la créativité, un humour et un optimisme “de méthode”. Entre interviews à la télé et interventions sur le terrain, il conduit sa barque avec souplesse et autorité. Dans l’adversité, les brésiliens se laissent rarement aller à la dépression et à l’amertume. Au contraire, ils redoublent d’énergie et d’ingéniosité.

Dans ces régions nord/nord-est du Brésil les choses sont fluctuantes et mouvantes, plus encore que dans d’autres régions. Il est parfois difficile de marquer des rendez-vous de travail à proprement parler. Il faut avancer, heure après heure, saisir les opportunités qui se présentent. Par exemple j’ai eu besoin de m’entretenir avec le secrétaire d’état à la culture du Maranhão qui est, en quelque sorte, le Ministre de la Culture du gouvernement de l’état du Maranhão. Au Brésil, l’expérience montre qu’il vaut mieux s’adresser à Dieu qu’à ses saints. Dans une société à la hiérarchie plutôt pyramidale, Il n’est pas inutile, quand c’est possible, de se présenter et de parler au chef-même si ça n’est pas lui qui suivra ensuite l’affaire au jour le jour. Dans ce cas précis il aurait sans doute fallu que je m’y prenne très à l’avance car le “secretario” est évidemment quelqu’un de très occupé. Mais pas de panique, il y a toujours un moyen. Son assistante me conseille d’essayer de lui parler pendant un bal de carnaval qui a lieu le soir même. José Augusto qui le connaît se propose gentîment de m’aider. Nous voilà donc parti dans la nuit chaude et remuante de São Luis à la recherche du ministre.

Le bal de carnaval en question est entouré de tout un cordon de sécurité. C’est que le gouverneur en personne y assiste. Et les places sont chères car il s’agit d’une fête philantropique dont les bénéfices seront reversés à une oeuvre sociale. Passés donc les contrôles d’usage, on se retrouve dans un vaste hall où une joyeuse foule costumée se presse et se balance au son de la batterie d’une école de samba dans une température de sauna. Nonnes en bas résille, amiraux d’opérettes, empereurs romains, vampires, sorcières, sheikh arabes, bagnards, cow boys, anges et dyables de tous les sexes et, bien sûr, reines du carnaval savamment déshabillées tout ce petit monde ondule et gigote, toutes générations confondues. Au milieu de ce grand pandémonium bon enfant, circulent des photographes de presse et les caméras de la télé. Un coup de projecteur à gauche, on repère le ministre. José Augusto se fraie un passage en distribuant ça et là beijos et abraços (il connaît tout le monde) et met la main sur le personnage officiel qui se révèle quelqu’un de très accessible et de sympathique sans aucune cérémonie. Comme le vacarme perturbe la conversation, il me donne son numéro de portable et propose que l’on se rappelle demain.

Sur scène l’école de samba a laissé la place à l’excellent Jorge Aragão qui pratique une samba plutôt sophistiquée. Aragão excelle dans ces sambas au rythme souple et lent, presque paresseux. En ayant l’air de ne pas y toucher, il mène sa barque au doigt et à l’oeil: rien de superflu, ça tourne rond et bon, ça pulse en douceur, la mécanique est impeccable et rebondissante, les chansons s’enchaînent sans interruption pendant quinze, vingt minutes, et parfois, tout en s’épongeant le front avec une serviette blanche Jorge Aragão fait quelques commentaires, raconte une blague sans que la bonne cadence s’arrête. Et à la tête de son équipage, conduisant ainsi fièrement son navire-samba, il rentre tranquillement dans les petites heures du matin pour aborder, fourbu mais comblé, aux rives de l’aube.

samedi 14 février 2009




Mardi 10 février

Aujourd’hui, je l’avoue, j’ai fui le harcèlement digital (Internet, l’ordi, le portable...) et les réunions diverses pour me réfugier dans la forêt amazonienne au milieu des grands arbres et de quelques animaux amicaux. Car il y a une forêt en plein coeur de la ville à Belém. Je crois que c’est encore le Sénateur Lemos (grâces lui soient rendues encore une fois) qui a eu cette merveilleuse idée de créer ce “jardin botanique” qui n’est pas un parc ordonné mais, heureusement, un coin de nature vive et foisonnante. Je pénètre sous le couvert et, tout de suite, je me retrouve dans une température idéale, comme massé, embrassé accueilli et recueilli par cette masse mère végétale, cette matrice qui m’environne et m’enveloppe d’une douce caresse odorante. Très curieuse cette sensation d’être en pleine nature, d’observer les singes sauter de branche en branche, d’entendre les cris perçants des araras et en même temps de percevoir au loin la rumeur des camions et des autobus, le halètement éperdu de la ville machine. Guère de promeneurs en cet après-midi humide. Les sentiers sont détrempés, le sol est gorgé d’eau, les feuilles gouttent et les sous-bois exhalent des senteurs délicieuses.

J’ai déjeuné avec l’ami Renato au petit restaurant du “Bosque Rodrigues Alves” c’est le nom de cet endroit, l’appellation “Bosque” (Bois) étant, paraît-il une allusion au Bois de Boulogne dont le Sénateur Lémos se serait inspiré. Il est vrai qu’il y a un petit lac avec des barques, une fausse grotte et un pont qui pourrait y faire penser. Pour le reste, on est loin, très loin de la périphérie de Paris avec sa pauvre “nature” complètement domestiquée.

Ici, même en pleine ville, la forêt “parle”, est remplie de présences.

Renato, donc, est un agitateur culturel de terrain qui habite dans un quartier un peu excentré de Belém “Le Satellite”. Contre-vents et marées, il fait vivre depuis 10 ans un petit journal local, “O Sapo Cururú”, le crapaud Cururú (qui est un gros batracien), à la fois gazette locale et feuille revendicative car Renato ne fait pas mystère de son engagement politique à gauche. Le nom du journal est une allusion à une expression populaire: “pagar o sapo” (payer le crapaud) cela veut dire, d’après ce que je comprends, demander des comptes, ne pas se laisser faire, répliquer, riposter... Autour de son petit canard, Renato organise des événements culturels. Par chance, sa candidate (du PT, le parti de Lula) a gagné les dernières élections pour le gouvernement de l’état (du Pará) ce qui lui donne un peu (à peine) plus de marges. Depuis plus de 6 ans, il accompagne mon travail culturel dans la région, mes concerts, mes ateliers. Et je vois, à ses observations, qu’il a attentivement écouté mes textes et chansons. On ne sait jamais exactement l’effet que produit un concert ou une intervention publique. Parfois on a l’impression que tout cela sera vite oublié, que ça glissera comme un pet sur une toile cirée et puis des années après on constate que cet “instant dans la vie d’autrui” aura eu des répercussions, une certaine importance et que l’on ne s’est pas efforcé en vain.

De même le “Sapo Cururú”. L’initiative paraît modeste. Mais attention aux initiatives modestes, surtout si elles sont conduites avec passion et compétence: elles peuvent avoir de grandes répercussions.

Mais une cloche sonne au loin. Le “Bois” va fermer ses portes. Il faut se diriger vers la sortie et retrouver la grande avenue Almirante Barroso qui traverse la ville comme une blessure, avec ses meutes d’autobus fumants et rugissants, son trafic ininterrompu tout près cependant des singes des oiseaux et autres petits animaux du “Bosque Rodrigues Alves” qui sont maintenant complètement tranquilles dans leur oasis de luxuriance et de fraîcheur.

vendredi 13 février 2009


Dimanche 8 février

Il fait dimanche à Belém, comme dirait l’ami Cendrars et quelque chose dans l’air est plus léger, plus translucide dans une tranquillité bleue. Les rues sont presque vides et silencieuses sauf en plein centre, Praça da Républica, où l’on a l’impression que toute la ville s’est donnée rendez-vous, se réunit et se donne en spectacle. À la fois marché d’artisanat et de petites choses à grignoter, lieu d’exhibition et de spectacles: capoeira, musiques..., territoire de rencontres la Praça da Républica le dimanche est l’endroit où il faut passer pour retrouver tout le monde et passer un moment agréable à fureter dans les étals, à boire un verre au traditionnel “Bar do Parque” qu’ont chanté poètes locaux et écrivains de passage, à regarder danseurs et lutteurs.

Il y a ici un artisanat populaire très créatif: des bijoux, par exemple, à base de graines, de plumes d’oiseaux, voire de peau de serpent, d’os... des figurines en caoutchouc naturel, des calebasses ornées de motifs indiens, des parfums rustiques à base d’essences de plantes, des instruments de percussion....Les modèles changent, les créateurs font preuve de beaucoup d’ingéniosité et de savoir-faire. En ce moment, par exemple, ils incluent graines, feuilles et plumes dans une résine transparente pour faire de beaux pendentifs.

Je fouine dans tout ça, discute avec les artisans. La foule est compacte, animée, on s’interpelle, on se salue avec effusion. Bien sûr il y a aussi les inévitables gadgets chinois clignotants mais, grâce à Dieu, ils n’ont pas encore tout envahi. La Praça da Républica le dimanche à Belém est le signe d’une culture populaire très vivante. Et c’est ce qui frappe ici : les gens sont très attachés à leurs modes de vie, prennent un vrai plaisir à leurs coutumes alimentaires ou autres, sans “folklore” excessif.

Plus tard nous irons manger une “caldeirada”, une chaudronnée de poisson, dans un restaurant populaire sans manières, à la “Peixaria do Careca”, (La poissonnerie du chauve), il s’agit d’un ragoût mijoté de poisson dont cet établissement a le secret: très simple en apparence, divin en réalité. Et on laisse traîner l’après-midi entre deux averses, on se promène au bord du fleuve où rouillent et se décomposent lentement dans la vase des vieux bateaux à l’abandon où nichent des vautours . De l’autre côté c’est la forêt, d’où s’envolent de temps à autre, d’élégantes grues blanches dans un vol lent et majestueux.